
(attention, cette critique contient des “spoilers”. Ne pas lire si vous n’avez pas vu le film)
Je suis d’avis qu’un grand film ne devrait jamais t’imposer un point de vue de force. Pour moi, il est anti-constructif de le faire (surtout sur un sujet encore trop chaud comme la traque de Ben Laden). Il est important de prendre un recul avant de se lancer. Bien sûr, on ne peut pas limiter complètement une prise de position, car le point de vue des personnages d’un film peut contaminer une oeuvre aux yeux d’un public (par exemple, concentrer un film sur des enquêteurs américains donne plus de temps d’antenne à ces derniers qu’aux arabes ou aux gentils intellectuels). Mais l’honnêteté avec laquelle Bigelow arrive à se débarrasser des tics auquel on aimerait se rattacher devant l’horreur est salutaire.
Je donne en exemple cette scène de torture de 20 minutes au début du film (qui est absolument brillante dans sa conception). La torture qu’on y voit est insoutenable, aux antipodes de ce que réclame la morale populaire. Bigelow choisit de la montrer quand même, dans le moindre détail. Le spectateur aimerait y trouver un échappatoire, un geste humain, un parti-pris pour la pité, mais il n’y trouve rien d’autre que l’horreur. Bigelow, aidé d’une astuce de montage, nous illusionne toutefois de manière volontaire. Elle nous donne un minimum à quoi se rattacher. Le visage neutre de Jessica Chastain est utilisé à maintes reprises devant cette horreur. La douceur qui émane de son visage nous propose un repère, et bon nombre de spectateurs (dont je fais parti) se sont accroché avec espoir à ce visage, espérant qu’il s’exprime afin que cesse l’horreur. Il n’en est rien. Quand le personnage s’adresse au prisonnier, c’est pour lui dire de manière sèche: “Je ne peux pas t’aider. Tu es le seul qui peut te sortir de ce merdier en nous disant la vérité”. Et c’est le seul moment du film où Bigelow jouera avec notre point de vue, comme si elle voulait mettre au clair dès le départ qu’il fallait mettre notre morale et nos perceptions (sur la guerre, sur l’Amérique, sur les femmes) de côté pour regarder le film de façon intelligente. En refusant de baliser son film de bonté et d’idées bien pensantes pré-mâchés, Bigelow nous livre un film absolument bouleversant qui nous laisse K.O. et déboussole notre esprit en nous laissant libre de trouver nous-même nos repères. À mon avis, Zero Dark Thirty est le film que Munich (Spielberg, 2005) aurait dû être.
Munich était un film assez brillant dans son exercice de polar. Un film de genre bien foutu, mais qui devenait passablement maladroit quand il s’essayait à la politique. Dans le fond, le film était une grande entreprise de démonstration dédié à son slogan du style “le contre-terrorisme n’éradique pas le terrorisme, il le rend plus fort”. Le point de vue est louable, mais il agace en nous donnant les réponses tout cru dans le bec. En ne cessant de nous offrir des balises à quoi se raccrocher et des exemples de ce à quoi devrait ressembler le monde (j’ai en exemple le speech de Kassovitz à la gare), le film court-circuite la réflexion (pas toujours, mais trop souvent). Au final, le film se révèle plus divertissant que fascinant.
Bigelow n’évite pas à 100% les balises rassurantes. Mais elle en pulvérise pas mal. Cette sécheresse de romantisme amène le film dans des zones où le cinéma américain ne s’est pas aventuré souvent. Jamais Bigelow ne profite du potentiel cathartique de l’entreprise (la séquence finale dans la piaule de Ben Laden est hyper angoissante, mais n’obéit jamais au divertissement de l’exutoire). Pourtant, et c’est un miracle, Bigelow trouve un moyen de rendre le film absolument captivant. Elle choisit de se tenir près des personnages, même s’ils sont répugnants. Elle ne prend pas peur devant eux. Il est plutôt rafraîchissant de se trouver devant un film aussi désintéressé par l’idée de montrer l’exemple, de livrer un message édifiant. En ce sens, jamais le film nous infantilise en tant que spectateur. C’est une oeuvre qui donne une confiance quasi aveugle a son public (c’est d’ailleurs pourquoi le film est victime de plusieurs interprétations).
Plusieurs ont vu en Zero Dark Thirty un film pro-torture. La logique est celle-ci: étant donné que le film ne prend pas position, certains ont le réflexe automatique de voir un film qui fait une fleur au camp adverse de leur moralité. Le problème est que toute réflexion n’est pas forcément binaire. Oui, le film décide de se positionner au milieu de ceux qui ont enquêté, torturé, et cherché Ben Laden. Mais la position est celle de la caméra. Ce n’est pas parce qu’un film se positionne dans l’espace, qu’il prend une position morale. Un film peut très bien observer ce qui se déploie au sein d’une équipe, d’une manière sociologique, sans juger, sans prendre parti. En se faisant subtil sur les effets de manipulation propre au cinéma, un film peut rester neutre peu importe où il fout son nez. Sinon, Downfall (2004) de Olivier Hirschbiegel, de par sa proposition de traiter des derniers jours d’Hitler, aurait dû être taxé de film pro-nazi (peut-être l’a t-il été?).
Ceci étant dit, la réalité peut parfois choquer a un point tel que le public peut devenir émotif. Et l’émotion brouille parfois la réflexion. La réalité de Zero Dark Thirty est qu’on a utilisé la torture pour trouver Ben Laden, et que ça a fonctionné. Que ce soit dégueulasse ou pas, il aurait été hypocrite de monter un film sur cette traque en omettant/limitant ce fait. Pour qu’une réflexion constructive de ce conflit germe dans notre esprit, il faut d’abord en assimiler tous les faits (dans la limite de l’environnement mis en scène) avant d’en articuler une conduite utopique à notre guise.
Zero Dark Thirty est une expérience. Comme si on avait été lancé soi-même dans cette traque sans en voir une vision d’ensemble (le regard d’ensemble ne vient habituellement qu’a l’issue du conflit… ou au sortir de la salle). Toutefois, c’est à travers le personnage de Jessica Chastain que la vision s’élargit le plus. De mon point de vue (qui ne regarde que moi), c’est toute l’obsession américaine qui se manifeste à travers elle. L’obsession de la réussite, entre autre. Mais aussi, lorsque les bombes éclatent dans le cercle professionnel, le désir de vengeance, de réparation. À la fin du film, lorsqu’elle reçoit, tel un cadeau de Noel, le cadavre de Ben Laden dans un sac, elle semble se dire: “tout ça pour ça?”. Elle laisse échapper une brève expression de soulagement. Mais rapidement, c’est la douleur qui l’emporte. le vide. Un sentiment de mort, d’insatisfaction. La réalité est que la capture de Ben Laden n’a apporté qu’un bref soulagement au peuple. Le film a l’intelligence de nous laisser sur ce constat… ainsi qu’un tas de question sur la pertinence d’une telle opération.
Zero Dark Thirty est un authentique film choc. La maturité avec laquelle Kathryn Bigelow et Marc Boal ont abordé le sujet est honorable (surtout que le film ne flatte pas forcément les académiciens de l’Oscar) De toute évidence, ce film est une rareté dans un cinéma américain qui tourne souvent à vide, sclérosé par la manière “Christopher Nolan” de réfléchir le monde pour la forme. Ici, le film n’oblige pas la réflexion, et il n’exhibe pas son importance. Un vrai film.
5/6
Mathieu Lefèbvre



