février 7, 2013
Zero Dark Thirty (2012, Kathryn Bigelow)

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(attention, cette critique contient des “spoilers”.  Ne pas lire si vous n’avez pas vu le film)

Je suis d’avis qu’un grand film ne devrait jamais t’imposer un point de vue de force. Pour moi, il est anti-constructif de le faire (surtout sur un sujet encore trop chaud comme la traque de Ben Laden). Il est important de prendre un recul avant de se lancer. Bien sûr, on ne peut pas limiter complètement une prise de position, car le point de vue des personnages d’un film peut contaminer une oeuvre aux yeux d’un public (par exemple, concentrer un film sur des enquêteurs américains donne plus de temps d’antenne à ces derniers qu’aux arabes ou aux gentils intellectuels).  Mais l’honnêteté avec laquelle Bigelow arrive à se débarrasser des tics auquel on aimerait se rattacher devant l’horreur est salutaire.

Je donne en exemple cette scène de torture de 20 minutes au début du film (qui est absolument brillante dans sa conception). La torture qu’on y voit est insoutenable, aux antipodes de ce que réclame la morale populaire. Bigelow choisit de la montrer quand même, dans le moindre détail. Le spectateur aimerait y trouver un échappatoire, un geste humain, un parti-pris pour la pité, mais il n’y trouve rien d’autre que l’horreur. Bigelow, aidé d’une astuce de montage, nous illusionne toutefois de manière volontaire. Elle nous donne un minimum à quoi se rattacher. Le visage neutre de Jessica Chastain est utilisé à maintes reprises devant cette horreur. La douceur qui émane de son visage nous propose un repère, et bon nombre de spectateurs (dont je fais parti) se sont accroché avec espoir à ce visage, espérant qu’il s’exprime afin que cesse l’horreur. Il n’en est rien. Quand le personnage s’adresse au prisonnier, c’est pour lui dire de manière sèche: “Je ne peux pas t’aider. Tu es le seul qui peut te sortir de ce merdier en nous disant la vérité”. Et c’est le seul moment du film où Bigelow jouera avec notre point de vue, comme si elle voulait mettre au clair dès le départ qu’il fallait mettre notre morale et nos perceptions (sur la guerre, sur l’Amérique, sur les femmes) de côté pour regarder le film de façon intelligente. En refusant de baliser son film de bonté et d’idées bien pensantes pré-mâchés, Bigelow nous livre un film absolument bouleversant qui nous laisse K.O. et déboussole notre esprit en nous laissant libre de trouver nous-même nos repères. À mon avis, Zero Dark Thirty est le film que Munich (Spielberg, 2005) aurait dû être.

Munich était un film assez brillant dans son exercice de polar. Un film de genre bien foutu, mais qui devenait passablement maladroit quand il s’essayait à la politique. Dans le fond, le film était une grande entreprise de démonstration dédié à son slogan du style “le contre-terrorisme n’éradique pas le terrorisme, il le rend plus fort”. Le point de vue est louable, mais il agace en nous donnant les réponses tout cru dans le bec. En ne cessant de nous offrir des balises à quoi se raccrocher et des exemples de ce à quoi devrait ressembler le monde (j’ai en exemple le speech de Kassovitz à la gare), le film court-circuite la réflexion (pas toujours, mais trop souvent). Au final, le film se révèle plus divertissant que fascinant.

Bigelow n’évite pas à 100% les balises rassurantes. Mais elle en pulvérise pas mal. Cette sécheresse de romantisme amène le film dans des zones où le cinéma américain ne s’est pas aventuré souvent. Jamais Bigelow ne profite du potentiel cathartique de l’entreprise (la séquence finale dans la piaule de Ben Laden est hyper angoissante, mais n’obéit jamais au divertissement de l’exutoire). Pourtant, et c’est un miracle, Bigelow trouve un moyen de rendre le film absolument captivant. Elle choisit de se tenir près des personnages, même s’ils sont répugnants. Elle ne prend pas peur devant eux.  Il est plutôt rafraîchissant de se trouver devant un film aussi désintéressé par l’idée de montrer l’exemple, de livrer un message édifiant.  En ce sens, jamais le film nous infantilise en tant que spectateur. C’est une oeuvre qui donne une confiance quasi aveugle a son public (c’est d’ailleurs pourquoi le film est victime de plusieurs interprétations). 

Plusieurs ont vu en Zero Dark Thirty un film pro-torture.  La logique est celle-ci: étant donné que le film ne prend pas position, certains ont le réflexe automatique de voir un film qui fait une fleur au camp adverse de leur moralité.  Le problème est que toute réflexion n’est pas forcément binaire.  Oui, le film décide de se positionner au milieu de ceux qui ont enquêté, torturé, et cherché Ben Laden.  Mais la position est celle de la caméra.  Ce n’est pas parce qu’un film se positionne dans l’espace, qu’il prend une position morale.  Un film peut très bien observer ce qui se déploie au sein d’une équipe, d’une manière sociologique, sans juger, sans prendre parti.  En se faisant subtil sur les effets de manipulation propre au cinéma, un film peut rester neutre peu importe où il fout son nez.  Sinon, Downfall (2004) de Olivier Hirschbiegel, de par sa proposition de traiter des derniers jours d’Hitler, aurait dû être taxé de film pro-nazi (peut-être l’a t-il été?).     

Ceci étant dit, la réalité peut parfois choquer a un point tel que le public peut devenir émotif.  Et l’émotion brouille parfois la réflexion.   La réalité de Zero Dark Thirty est qu’on a utilisé la torture pour trouver Ben Laden, et que ça a fonctionné. Que ce soit dégueulasse ou pas, il aurait été hypocrite de monter un film sur cette traque en omettant/limitant ce fait. Pour qu’une réflexion constructive de ce conflit germe dans notre esprit, il faut d’abord en assimiler tous les faits (dans la limite de l’environnement mis en scène) avant d’en articuler une conduite utopique à notre guise.

Zero Dark Thirty est une expérience.  Comme si on avait été lancé soi-même dans cette traque sans en voir une vision d’ensemble (le regard d’ensemble ne vient habituellement qu’a l’issue du conflit… ou au sortir de la salle).  Toutefois, c’est à travers le personnage de Jessica Chastain que la vision s’élargit le plus.  De mon point de vue (qui ne regarde que moi), c’est toute l’obsession américaine qui se manifeste à travers elle. L’obsession de la réussite, entre autre.  Mais aussi, lorsque les bombes éclatent dans le cercle professionnel, le désir de vengeance, de réparation. À la fin du film, lorsqu’elle reçoit, tel un cadeau de Noel, le cadavre de Ben Laden dans un sac, elle semble se dire: “tout ça pour ça?”.  Elle laisse échapper une brève expression de soulagement. Mais rapidement, c’est la douleur qui l’emporte. le vide. Un sentiment de mort, d’insatisfaction. La réalité est que la capture de Ben Laden n’a apporté qu’un bref soulagement au peuple.  Le film a l’intelligence de nous laisser sur ce constat… ainsi qu’un tas de question sur la pertinence d’une telle opération.  

Zero Dark Thirty est un authentique film choc. La maturité avec laquelle Kathryn Bigelow et Marc Boal ont abordé le sujet est honorable (surtout que le film ne flatte pas forcément les académiciens de l’Oscar)  De toute évidence, ce film est une rareté dans un cinéma américain qui tourne souvent à vide, sclérosé par la manière “Christopher Nolan” de réfléchir le monde pour la forme.  Ici, le film n’oblige pas la réflexion, et il n’exhibe pas son importance.  Un vrai film.

5/6

Mathieu Lefèbvre

février 7, 2013
Cloud Atlas (2012, de Tom Tykwer et les Wachowski)

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Cloud Atlas s’est bidé sévèrement au Box-Office, et c’est d’une grande injustice car c’est un film populaire monumental. Probablement l’un des plus grands (rivalisant sans problème avec Star Wars dans le genre “universaliste”).  C’est le film des thèmes larges.  On y traite de liberté, de révolution, de tolérance, tout ça en revisitant des moments clefs de l’histoire humaine. 

Plusieurs ont dit que le film souffrait de problèmes de ton, mais c’est une aberration. La proposition du film est justement de laisser coexister 6 histoires, 6 époques, et 6 tons différents, dans une genre de mosaïque universaliste. L’idée du film est de répéter 6 fois la même histoire sous des déclinaisons et des tonalités différentes (comme le faisait Back to the Future a travers les époques). L’addition des 6 « dimensions » donne une puissance incroyable au propos et donne liant à cet espace-temps qui témoigne de l’histoire de l’humanité (et de ses radotages poignants). Les différents récits miroitent les uns dans les autres, se répondent, telle cette symphonie composé dans l’un des segments du film.

D’autres y ont vu un gros mélo gluant.  Mais en essayant de comprendre le cinéma des Tykwer et Wachowski, on se rend compte que le mélodrame y est « esthétique ». C’est de la gouache sur la palette de couleur d’un artiste. Et lorsque cette gouache est appliquée avec talent et intelligence, sans complaisance, il peut y naître une véritable poésie.  Le résultat demande au spectateur de s’ouvrir aux genres. Cloud Atlas est l’image parfaite de son co-réalisateur Lana Wachowski (première réalisatrice transexuelle). C’est un film trans-genre qui mélange les époques, les formes, les tonalités, les races, les sexes, sans discrimination aucune. Il n’y a pas un moment de ce film qui ne témoigne pas de cette richesse. Sans parler qu’on y mélange des acteurs has been comme Hugh Grant, Tom Hanks, Halle Berry, et Susan Sarandon, et on leur fait jouer des rôles carrément à contre-courant d’une violence surprenante (il faut voir Hugh Grant en chef d’une tribu barbare, ou Halle Berry en vieux savant asiatique). Pas de doute, Lana s’est fait plaisir à jouer avec la matière humaine. Et il n’y a pas un moment de ce film qui n’est pas spécial. Mais il faut s’y ouvrir.

5/6

Mathieu Lefèbvre 

 

février 7, 2013
War Horse (2011, Steven Spielberg)

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Ce projet inattendu de Spielberg avait tout l’air d’une récréation pour l’auteur (surtout que son film de longue haleine sur Tintin s’est mérité une sortie en salle le même mois).  Il était assez inconcevable de croire que le cheval puisse surpasser le reporter à la houppette sur le même terrain.  Et bien c’est le cas.  Il s’agit même d’un des grands crus de Spielberg (qui fait un retour inespéré vers le cinéma grandiose et sentimental des années 80, celui de E.T. the Extra-Terrestrial (1982) et The Color Purple (1987).).

Mais, la comparaison avec E.T. s’arrête là. Au niveau du récit, War Horse a bien plus à voir avec le Au Hasard Balthazar (1966) de Bresson (qu’on aurait saupoudré de mélodrame). La relation entre le cheval et le jeune homme est au coeur de l’intrigue, mais elle n’en constitue absolument pas le propos principal.  War Horse s’apparente plutôt a un  film a sketchs qui tient plus d’une chronique en temps de guerre (celle de 14-18) que d’un drame classique. Ceci étant dit, le film ne donne jamais l’impression d’être fragmenté. Son génie est d’arriver à relier adroitement les différents sketchs, les additionnant d’une façon hyper intéressante et émouvante. Le cheval est trimbalé d’un maître à l’autre, d’un bout à l’autre du continent, et devient un peu une sorte de miroir de ses propriétaires. De par sa neutralité, il fait le pont entre des partis opposés. Le cheval nous amène a constater les fossés absurdes qui séparent l’humanité. C’est là tout l’intérêt du film (et ce qui en fait d’ailleurs une oeuvre purement spielbergienne). War Horse est un peu dans la continuation de Close Encounters of the Third Kind (1977), sauf qu’ici c’est le cheval (symbole d’espoir) qui sert de pont (alors que dans CEOTK, la musique était l’expression qui liait les peuples).

War Horse n’est certes pas le film le plus ambitieux de Spielberg. Ici il ne réinvente rien. Il revient même un peu en arrière en retouchant à une façon de faire qui rappelle un peu son The Color Purple 26 ans auparavant (qui rendait déjà hommage à l’âge d’or du ciné par la façon quasi burlesque et esthétique qu’il avait de traiter le drame, l’apparentant à un livre d’illustration). Mais il retrouve là cette sincérité qu’il avait perdu dernièrement. J’ai même eu l’impression qu’il recommençait à croire au cinéma naïf pré-Schindler’s List (1993). Pour cette raison, son mouvement vers l’arrière est émouvant (surtout que ses derniers films, Indiana Jones 4 et Tintin, témoignaient d’un manque de foi consternant envers leur récit). Avec War Horse, j’ai l’impression que Spielberg, après avoir fait une balade vers l’inconnu (et le trop connu), revient enfin à ce qui lui ressemble le plus, ce cinéma classique de l’âge d’or ou il était possible de rêver avec peu. De la pellicule, de la lumière (Kaminski n’a pas fait mieux), des décors bâtis de toute pièce, des acteurs incroyables, une musique inspiré de John Williams (peut-être sa meilleure composition depuis Harry Potter 3). À côté, ce Tintin tout numérique, malgré la virtuosité de son mouvement, manque un peu de charme et de vie. En fait, la chose la plus incroyable de ce cheval de guerre, c’est qu’il arrive a créer très simplement un pont entre l’écran et le spectateur. Et je n’avais pas vu tel pont depuis très longtemps.

Le public était beau. Composé de soixantenaires qui semblaient attendre depuis longtemps le retour d’un cinéma à la John Ford, à la Victor Fleming. Il y avait une ambiance de fou. À la fin, tout le monde est resté assis de longues minutes, uni par les larmes. Chose que je n’avais pas vu depuis… E.T. l’Extra-terrestre à l’âge de 5 ans. C’est tout de même un accomplissement.

4.5/6

Mathieu Lefèbvre

février 6, 2013
Empire of the Sun (1987, Steven Spielberg)

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En 1941, le petit Jim Graham (enfant naïf  mais résolument athée) restait avec ses parents dans un quartier britannique de Shanghai durant l’occupation Japonaise.  La famille Graham, bien nantie, continuait à vivre dans le confort, ne se sentant pas concerné par la guerre Chine-Japon qui faisait rage autour d’elle, jusqu’à ce que cette guerre éclate dans les rues de la ville.  L’adaptation ciné de ce récit autobiographique de J.G. Ballard est un bijou mal connu aux images indélébiles.  L’une de ces images, magnifique, nous montre la voiture des Graham qui traverse une cohue tumultueuse.  Les Graham, déguisés pour un bal costumé, sont confortablement installés dans la voiture conduite par un domestique.  Par la vitre, ils observent cet autre monde, l
a carrosserie protégeant leur paradis illusoire de la réalité extérieure.  Le cygne métallique, se tenant fièrement à la proue de la voiture, survole la cohue avec la grâce d’un P-51. 

EMPIRE OF THE SUN traite principalement de l’illusion du matérialisme, réconfort du monde moderne.  Séparé de ses parents à cause d’un jouet qu’il voulait récupérer lors d’une émeute, Jim (le jeune Christian Bale) se rendra aux Japonais et passera 3 ans de sa vie dans un camp d’internement.  Il y affrontera une réalité qu’il ne connaissait pas.  Un champ de bataille où la nourriture est limitée, et où chaque objet est convoité.  Il s’accrochera a plusieurs substituts de parents qui feront de lui un enfant confus rempli de contradictions.  Sa quête enfantine de Dieu et de pouvoir, sa passion (quasi auto-érotique) pour les avions de guerre, et son imaginaire (très bien rendu par la musique de John Williams) seront aussi ses balises.  En cela, ce film purement spielbergien est une opposition naïveté/réalité, très troublante.  La quête de spiritualité de Jim est tout simplement touchante de naïveté.  Pour lui, Dieu est le plus fort.  Celui qui possède le plus grand nombre de biens, celui qui fait voler le métal dans le ciel.  Pas étonnant qu’il passe son temps dans le dortoir des américains et que, du même coup, il sympathise avec les aviateurs japonais.  Jim croit toucher Dieu en s’intégrant aux plus forts.  Il croit être immortel en adoptant des comportements virils et en accumulant des objets purement masculins.  Dans une scène, Jim caresse le métal chaud d’un avion de guerre comme s’il voulait s’unir à la carrosserie, être invincible.  Invincible à la guerre.  On peut voir ça comme le lieu d’origine des obsessions de Ballard, car CRASH était un livre qui traitait du désir de toucher à l’immortalité à travers la collision chair/métal (thème proche de Cronenberg également).  Le Spielberg est beaucoup moins axé là-dessus, mais certains éléments sont là.  Le film est, en tout cas, un constat pessimiste sur l’avenir de l’homme et son rapport à la matière.  D’ailleurs,  ARTIFICIAL INTELLIGENCE (2001), est un peu l’aboutissement de EMPIRE OF THE SUN, car le monde y est peuplé d’êtres mécaniques immortels. 

Comme A.I. (grand film sur l’illusion également), EMPIRE OF THE SUN a été accueilli d’une manière trop superficielle par les critiques, alors qu’il aurait mérité plus d’attention.  Il s’agit d’un magnifique poème cinématographique qui dévoile d’une manière intimiste l’origine de toutes guerres.  Un film troublant où les objets deviennent vivants et où les vivants deviennent objets.  Un film où la musique exalte la naïveté de l’enfance avec une beauté inégalée, où les images lumineuses mélangeant le divin et la science nucléaire se collent à notre mémoire comme sur du papier photo.  Pour ma part, l’un des plus beaux moments de cinéma.

6/6

Mathieu Lefèbvre

février 5, 2013
SARABAND (2003) de Ingmar Bergman

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Saraband est l’œuvre testamentaire du grand cinéaste Ingmar Bergman.  Le dernier chef-d’œuvre qu’il livra, à l’âge de 85 ans, avant son décès en juillet 2007.  Et la proposition qu’il nous fait est plutôt intéressante.  Retrouver les personnages d’un de ses grands films des années 70, Scènes de la Vie Conjugale (1974).

Les retrouvailles sont ardues (les personnages, 30 ans après leur divorce, n’auront pas trouvé la sérénité recherchée), mais aussi émouvantes, car les rides des acteurs vieillissants (Liv Ullman et Erland Josephson, que l’on a connu si jeunes dans le premier film) contribuent à la force dramatique et désespérée du film. Cela renforce cette espèce de nostalgie pernicieuse entre les anciens amants.  Le film n’en reste cependant pas là.  Le cœur du film se concentre plutôt sur leurs enfants, et leurs relations conflictuelles (ou carrément absentes) avec eux.  Le film semble mesurer la distance entre les personnages.  Cette distance que certains personnages tiennent à conserver, et que d’autres ne pourraient tolérer.  Bergman nous propose une observation fascinante sur le deuil émotionnel.  Il ne révolutionne en aucun cas son cinéma, mais on ne peut cracher sur l’extrême lucidité, la sensibilité, et l’intelligence d’un scénario éminemment sincère qu’il nous livre pour une dernière fois avec cette manière généreuse et sans concession qu’on lui connaît.  La seule chose qui a changé?  La netteté de la caméra numérique qu’il a employée.  On cherche en vain les grains et la saleté dans l’image, se rappelant celle plus onirique et texturé de Sven Nykvist dans les Bergman-couleur des années 70-80.  Mais cela ne nuit pas à la force dramatique du film.  Au final, par cette attention particulière que Bergman donne à ses acteurs et aux dialogues, par cette exigence maniaque de la perfection, le contenu du film est d’une force implacable qui supplante presque l’esthétique. On ne porte attention qu’aux personnages, merveilleusement campés, et à leurs dialogues.  Chacun d’eux est d’ailleurs parfaitement détestable, mais aussi parfaitement attachant.  En multipliant les écoutes du film, on prend partie pour un personnage à la première vision, et tout dépendant de notre humeur, on rejoint le clan ennemi à la seconde vision.  Déstabilisant.  Pour chaque parole cruelle, pour chaque geste immonde, on trouve des raisons parfaitement justifiables d’excuser chacun des personnages.  Encore une fois chez Bergman, l’absence de jugement nous met dans tous nos états.  On voudrait se faire prendre par la main, se faire rassurer, se faire montrer la bonne voie, la bonne attitude.  Mais Bergman nous fait confiance jusqu’à la fin.  

5/6

Mathieu Lefèbvre

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